A l'heure où les médias nous reparlent d'écologie, je voudrais souligner un triste paradoxe. Souvenez-vous. Il y a quelques décennies et précisément dans les années 70 et 80, les verts passaient pour de doux rêveurs, amis des animaux, ennemis des corridas, pacifistes idéalistes en peace and love incorrigibles, utopistes égalitaristes sous perfusion communiste, faibles natures ne supportant ni la chasse ni la bonne chaire, baba cools versant dans le naturisme et le communautarisme... on les voyait doucement refluer de leur Larzac, décidés finalement à se faire soigner comme les autres, à travailler comme les autres et à consommer comme les autres. Tout cela faisait au mieux 5% aux élections et tout le monde s'en moquait. Et soudain, très précisément avec la brutale apparition du risque climatique et des grandes catastrophes comme Katrina, les verts se sont transformés : ils sont devenus des hommes d'affaire, parlant de développement durable avec les entreprises. Ils sont devenus des hommes d'Etat perturbant les plus grandes campagnes électorales avec de simples pétitions (N. Hulot). Ils sont devenus le centre de l'attention mondiale avec leurs conférences, leurs sommets et leurs films catastrophe (Gore, Arthus-Bertrand).
Comment comprendre cette immense transformation ? L'émergence du risque climatique, dont on parle tant en ce moment, suffit-elle à expliquer ce brutal renversement ? La réponse affirmative semble s'imposer à celui qui raisonne car on n'en voit pas d'autres raisons. Une telle analyse reste pourtant à la surface des choses. Elle ne pose pas la donnée fondamentale du problème et il suffit pour découvrir l'origine profonde du renversement de s'entretenir quelques heures avec un militant écolo de longue date. Au fil de son discours vous comprendrez ce qui brutalement a changé sa vie, comment du statut de frustré de la société de consommation, il est passé à celui de visionnaire avant gardiste.
Il vous racontera en effet, que depuis John Muir, le talentueux écrivain mort en 1914 et initiateur des parcs naturels aux Etats-Unis, la protection de la nature est le premier combat des écolos, et qu'il s'agit d'un combat qui se joue en réalité depuis le 18ème siècle. Notre militant constatera amèrement que cette lutte aura été jusqu'à présent aussi difficile que la préservation des sociétés indigènes. Dans le meilleur des cas, face au développement inconditionnel de la société développée et de ses intérêts économiques, la nature tout comme les indigènes aura été gratifiée de maigres réserves sanctuaires. Il vous dira que jusqu'à présent, il n'était pas possible d'expliquer aux politiques-élus-par-les-citoyens-consommateurs qu'il fallait sacrifier le développement, brider l'économie pour préserver les intérêts des baleines ou des forêts. Tout le monde avait de la sympathie pour la nature, mais pas suffisamment pour limiter notre expansion et pour barrer la route au commerce. Puis un nouveau discours est apparu fondé sur un algorithme tout à fait différent : la protection de la nature n'était plus une question de volonté nostalgique de respecter un monde en voie d'extinction. Non, c'était devenu un impératif pour sauver l'humanité elle-même. De manière synchronisée, des scientifiques de multiples horizons ont commencé à démontrer, chiffres à l'appui que le développement débridé conduisait à ruiner à court terme les chances de l'humanité de poursuivre sa route dans le chemin de la prospérité. Il y eut ceux qui dénoncèrent les excès de la pèche et parvinrent à imposer des quotas comme seul moyen de préserver le renouvellement des stocks existants. Il y eut ceux qui dénoncèrent la perte de qualité des eaux naturelles et les conséquences sur la santé et donc le coût pour la société des pollutions en tout genre. Il y eut ceux qui mirent en lumière les résultats désastreux pour le développement humain de la monoculture et de la déforestation conduisant aux fameuses pluies acides. Il y eut le club de Rome qui le premier alerta sur la finitude des ressources du sous-sol et des risques considérables de tension et de conflit entre humains pour ces ressources en cas de croissance débridée. Il y eut ensuite une première alerte atmosphérique, très parlante, avec le trou dans la couche d'ozone contre lequel des mesures furent rapidement mises en œuvre. Mais évidemment, le véritable « accélérateur vert » fut la plus terrible des prophéties des scientifiques : en poursuivant les émissions massives de gaz à effet de serre la température de la planète se réchauffera rapidement au point de rendre la terre invivable à courte échéance ! Cette fois-ci cela semblait clair et net, sans prendre en compte les données de l'écologie le commerce et le développement humain adjacent pourraient rapidement s'effondrer. Il n'y avait à cet effet que quelques issues possibles : sauver ce qui restait de nature et en particulier les forêts pour stocker au sol le carbone de l'atmosphère, multiplier les solutions technologiques pour réduire nos émissions. C'est fort de toutes ces alertes que le discourt vert s'est invité au sommet du monde et que la vie de notre militant écolo s'est totalement transformée.
Aujourd'hui, nous voici donc en train d'observer ce que nul n'avait vraiment prédit : la constitution d'une alliance totalement improbable : celle des amoureux de la nature avec celle des partisans du commerce.
Les amoureux de la nature étaient ostracisés : les voici galvanisés : dotés de crédits fantastiques, imposant à l'industrie mondiale des normes toujours plus contraignantes : à tort , ils pensent que leur heure est venue, que l'humanité va enfin cesser de se penser comme la seule espèce ayant droit d'occupation des sols et que le commerce va se contraindre.
Car malgré les alertes, les commerçants n'ont pas changé. Ils ne sont pas plus ou moins amoureux de la nature aujourd'hui qu'hier. Ils sont soumis à une pression politique qui les oblige à se tourner vers un développement moins polluant, mais pas vers un moindre développement. Et au stade où nous en sommes tout développement de l'homme se paye par un moindre développement du reste de la nature. Il y a donc une contradiction d'intérêt... contradiction toute momentanée.
En effet, aujourd'hui l'écologie notamment par la limitation de notre empreinte semble la seule issue pour garantir une pérennité de la vie sur terre. Mais cette donnée est-elle si intangible ? Faut-il vraiment respecter la nature et ses ressources pour pouvoir garantir une présence continue de l'homme sur la planète ? Rien n'est moins évident.
Il suffit de penser que toutes les fonctions naturelles auto régulées sont remplaçables par des solutions technologiques pour comprendre dans quelle direction nous nous orientons : Reprenons une à une les alertes des scientifiques : Certes les océans se vident mais les élevages marins se multiplient et combleront rapidement nos déficits. Du côté des pollutions industrielles et agricoles la solution est technologique avec des outils de plus en plus perfectionnés comme par exemple les plantes OGM secrétant leur propre pesticide. Le reboisement avec des espèces sélectionnées et dotées d'application industrielles permet un meilleur captage du CO2 que la volonté chimérique de restaurer la forêt primaire ce qui nécessite par ailleurs des siècles d'évolution sans ingérence humaine. Enfin les solutions technologiques existent aussi pour contrôler la température de l'atmosphère, par la mise en place de satellites réduisant le rayonnement solaire, par l'enfouissage du CO2 industriel et bien d'autres mesures d'économie d'énergie.
Avec une humanité en voie d'accession à l'hyper abondance énergétique notamment par la fusion et l'hydrogène, toutes ces solutions technologiques deviendront peu onéreuses, ce qui permettra à l'humain de se passer de la nature et de reprendre tranquillement sa route dans un développement auto centré, exclusif et ne conservant la nature sauvage que comme un objet touristique et muséal dont la rentabilité au mètre carré sera sévèrement examinée.
Déjà se profile la société humaine développée et dépolluée. Les voitures seront électriques. L'énergie sera nucléaire. Les maisons seront à basse consommation. L'alimentation sera bio artificielle. L'atmosphère sera humano régulée. Il faudra sans doute un siècle pour atteindre ce point d'avancée technologique et entre temps, la nature gardera quelques droits comme nous étant encore nécessaire pour assurer sur son dos fragile notre développement. Puis une fois que nous aurons les solutions pour la remplacer, nous l'éliminerons comme tout ce qui entrave notre chemin dans notre expansion.
Moralité cynique : Les verts se trompent d'amis. Leur victoire sera brève. Ils sont toujours aussi seuls à être préoccupés du sort de la nature. Pour les autres, il faut juste la protéger le temps de trouver comment la remplacer. Dans tous les cas, l'écologie restera : ce sera l'écologie technologique.
Notre point de vue : Certes, depuis la disparition des superprédateurs élimés par l'homme il y a des milliers d'années, le développement de l'humanité s'est toujours payé par un recul de la vie sauvage. On ne va pas pleurer indéfiniment à ce sujet. Mais le succès technologique et l'anéantissement total de la nature que l'on voit poindre à l'horizon ouvre une autre perspective plus grave : celle d'une humanité dévitalisée. Certes nous ne polluerons plus mais vivrons nous ? Notre prochaine dépendance totale à la très haute technologie nous rendra-t-elle plus heureux que notre ancienne dépendance à la nature ? Le monde technologique de demain ne nous réserve-t-il pas le spectacle d'une humanité atone, sans relief et sans goût où le quidam accepterait progressivement des conditions de vie de plus en plus lamentables à condition de continuer à bénéficier de quelques excitants et d'une promesse d'éternité ? L'humanité va-t-elle progresser dans la techno-écologie ? Le champ du beau et de la culture va-t-il grandir ?
J'ai bien des raisons de penser que tel n'est pas le cas et que le véritable défi d'aujourd'hui n'est pas de sauver la planète mais de sauver la grande aventure de la vie ce qui est autrement plus difficile.